Présidentielle française de 2027 : derrière les intentions de vote, le taux de rejet révèle le véritable plafond des candidats
Koffi Badou - Consultant marketing politique

Marine Le Pen domine actuellement les intentions de vote, autour de 35 %, tandis que la deuxième place reste très disputée. Mais arriver en tête au premier tour ne suffit pas à gagner une élection présidentielle. Pour évaluer les chances réelles des différentes personnalités testées, il faut aussi examiner leur taux de rejet, leur potentiel de soutien et leur capacité à agréger des électorats au second tour.
Les sondages décrivent un rapport de force, pas le résultat de 2027
Nous pouvons avoir nos préférences idéologiques et politiques. Cependant, lorsqu'il s'agit d'analyser une élection, il est indispensable de distinguer ce que nous souhaitons de ce que les données permettent effectivement d'observer.
Les sondages publiés aujourd'hui ne constituent donc ni des prédictions ni des prophéties. Ils donnent une photographie de l'opinion publique à un instant précis. Cette photographie évoluera nécessairement en fonction de l'actualité économique et internationale, des décisions judiciaires, des alliances partisanes, des candidatures réellement déposées, des campagnes électorales et des événements qui jalonneront le chemin jusqu'aux scrutins des 18 avril et 2 mai 2027. Les instituts eux-mêmes rappellent que leurs intentions de vote mesurent un rapport de force momentané et ne peuvent être considérées comme une prévision du résultat final.
La Commission des sondages recense cinq enquêtes nationales d'intentions de vote publiées entre le 8 et le 11 juillet 2026 : l'Ifop pour LCI et Le Figaro, Toluna Harris Interactive pour M6 et RTL, OpinionWay pour Les Échos et Radio Classique, Verian pour L'Hémicycle, puis Elabe pour BFMTV et La Tribune Dimanche. Les études enregistrées après le 11 juillet portent surtout sur la popularité, la confiance ou la stature des personnalités politiques, et non sur des intentions de vote nationales pour le scrutin présidentiel.
Marine Le Pen s'installe autour de 35 %, mais la deuxième place reste ouverte
La première conclusion de cette vague de sondages est relativement claire : Marine Le Pen se situe dans un corridor compris entre 34 % et 37 % des intentions de vote au premier tour, selon les instituts et les configurations proposées.
Elabe la mesure entre 34 % et 35,5 %, l'Ifop à 36 %, OpinionWay entre 35 % et 36 %, Toluna Harris Interactive jusqu'à 36 % et Verian à 37 % dans la configuration publiée. Malgré les différences méthodologiques, la convergence entre les enquêtes donne une certaine robustesse à ce constat : à ce stade, la personnalité testée pour représenter le Rassemblement national dispose du socle électoral le plus important.
La situation est beaucoup plus incertaine pour la deuxième place. Dans l'enquête Elabe, Édouard Philippe recueille entre 16,5 % et 19 % lorsqu'il est l'unique représentant principal du bloc central. Gabriel Attal obtient entre 13,5 % et 15,5 % lorsqu'il est testé sans Édouard Philippe. Mais lorsque les deux anciens Premiers ministres sont présents simultanément, Édouard Philippe tombe à 14 % et Gabriel Attal à 7,5 %, tandis que Jean-Luc Mélenchon atteint 14,5 %.
Cette différence illustre l'une des principales inconnues de l'élection : la fragmentation du bloc central. Une candidature unique pourrait placer ce bloc en bonne position pour accéder au second tour. Une double candidature Philippe-Attal risquerait, au contraire, de disperser ses voix et d'ouvrir un espace de qualification à Jean-Luc Mélenchon.
Mais cette lecture du premier tour reste insuffisante.
L'erreur fréquente : confondre la première place avec la capacité à gagner
Les débats médiatiques se concentrent généralement sur le classement des candidats : qui arrive en tête, qui est deuxième, qui progresse ou qui perd deux points.
Cette approche néglige pourtant une distinction fondamentale.
Une intention de vote répond à la question suivante :
« Quel candidat choisiriez-vous aujourd'hui ? »
Un indicateur de rejet cherche plutôt à déterminer :
« Quels candidats sont durablement exclus de votre choix ? »
La première mesure renseigne sur la préférence actuelle. La seconde apporte des indications sur le plafond électoral potentiel.
Un candidat peut ainsi disposer d'un électorat très mobilisé et arriver nettement en tête au premier tour, tout en éprouvant de grandes difficultés à élargir son soutien au second. À l'inverse, un candidat peut disposer d'un socle initial plus faible, mais être suffisamment acceptable auprès d'électeurs venus d'autres familles politiques pour construire une majorité finale.
Il faut néanmoins éviter une autre erreur : le taux de rejet n'est pas égal à 100 moins l'intention de vote. Un électeur qui ne choisit pas Édouard Philippe, Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon au premier tour ne les rejette pas nécessairement. Il peut simplement préférer un autre candidat tout en restant susceptible de voter pour eux au second tour.
Ce que mesure réellement le sondage Harris Interactive
L'enquête Toluna Harris Interactive, réalisée les 7 et 8 juillet auprès de 1 592 électeurs inscrits, fournit l'indicateur le plus proche d'une mesure de rejet électoral parmi les sondages étudiés.
Les répondants devaient évaluer, sur une échelle de 0 à 10, la possibilité qu'ils votent pour chacune des personnalités proposées. Les notes de 0 à 3 peuvent être interprétées comme un indicateur de fermeture électorale forte, tandis que les notes de 7 à 10 représentent un potentiel électoral positif.
Il ne s'agit donc pas exactement de la question : « Pour quel candidat ne voteriez-vous jamais ? ». Une note de 0 correspond probablement à cette position absolue, mais les notes 1, 2 et 3 expriment une très faible probabilité de vote plutôt qu'un refus définitivement irrévocable. Cette distinction méthodologique est essentielle.

Ces résultats montrent que la fermeture électorale est majoritaire pour toutes les personnalités étudiées. Toutefois, ils contredisent l'idée selon laquelle Marine Le Pen serait nécessairement et automatiquement la personnalité la plus rejetée du pays.
Avec 53 % de notes comprises entre 0 et 3, son niveau de fermeture électorale est comparable à celui d'Édouard Philippe, mesuré à 54 %. L'écart d'un point est inférieur à la marge d'erreur du sondage et ne permet pas de les départager statistiquement. L'institut indique une marge d'erreur comprise entre environ 1,4 et 3,1 points selon les résultats observés.
Marine Le Pen : un rejet encore majoritaire, mais un socle beaucoup plus puissant
La particularité de Marine Le Pen apparaît dans la seconde colonne du tableau. Elle bénéficie d'un potentiel électoral positif de 36 %, très supérieur à celui de ses concurrents.
Édouard Philippe est à 22 %, Gabriel Attal et Bruno Retailleau à 18 %, Jean-Luc Mélenchon à 17 %, Raphaël Glucksmann à 13 % et Éric Zemmour à 12 %.
Marine Le Pen associe donc deux caractéristiques :
- un rejet qui reste majoritaire ;
- mais aussi le soutien positif le plus dense et le plus mobilisable.
Autrement dit, son électorat potentiel est plus polarisé. Une partie importante du pays demeure très réticente à voter pour elle, mais son noyau de soutien est nettement plus large que celui des autres personnalités testées. Elle se trouve ainsi dans une position différente de celle d'un candidat peu rejeté, mais ne suscitant qu'une adhésion limitée.
Son défi stratégique consiste moins à consolider son électorat traditionnel qu'à convaincre une fraction des électeurs qui ne lui accordent aujourd'hui qu'une note intermédiaire. Pour gagner, elle doit réduire le sentiment de risque, d'incompatibilité idéologique ou d'incapacité présidentielle qui subsiste dans certains segments de la droite, du centre et des catégories sociales encore réticentes.
Édouard Philippe : moins d'adhésion, mais une meilleure capacité de coalition
Édouard Philippe présente une configuration presque inverse. Son niveau de fermeture électorale, à 54 %, est comparable à celui de Marine Le Pen. Mais son potentiel positif n'est que de 22 %. Son socle électoral est donc beaucoup moins puissant au premier tour.
En revanche, les simulations de second tour montrent qu'il dispose d'une meilleure capacité à récupérer les voix d'électeurs ayant initialement choisi des candidats de gauche, du centre ou de droite.
Dans le sondage Elabe, Marine Le Pen le devance par 52 % contre 48 %. Dans l'enquête Harris Interactive, l'écart est encore plus faible : 51 % contre 49 %. Au regard des marges d'erreur, ces résultats doivent être considérés comme des rapports de force très serrés et non comme la certitude statistique d'une victoire de Marine Le Pen.
Édouard Philippe est également associé au plus faible taux de refus du duel. Dans l'enquête Elabe, 22 % des électeurs choisissent l'abstention, le vote blanc ou le vote nul dans une confrontation Philippe-Le Pen, contre 24 % face à Gabriel Attal, 29 % face à Jean-Luc Mélenchon et 32 % face à Bruno Retailleau. Harris Interactive retrouve pratiquement le même résultat, avec 22 % de blanc, nul ou abstention dans le duel Philippe-Le Pen.
Ce taux ne constitue pas le rejet personnel d'Édouard Philippe. Il mesure le refus de la combinaison proposée. Mais il confirme que, parmi les hypothèses actuellement testées, le duel Philippe-Le Pen est celui qui laisse le moins d'électeurs sans choix exprimé.
La faiblesse d'Édouard Philippe réside donc dans l'adhésion initiale et dans la fragmentation de son camp. Sa force réside dans sa capacité potentielle à rassembler au second tour.
Jean-Luc Mélenchon : un socle suffisant pour se qualifier, mais un plafond très contraignant
Jean-Luc Mélenchon se trouve dans une position particulière. Avec 14,5 % à 16 % dans les différentes configurations Elabe, il peut entrer dans la compétition pour la deuxième place, surtout lorsque plusieurs candidatures se partagent les électorats du centre et de la gauche sociale-démocrate.
Mais son niveau de fermeture électorale atteint 73 %, pour un potentiel positif de seulement 17 %. Il bénéficie donc d'un socle idéologique réel, susceptible de lui permettre une qualification dans un premier tour fragmenté, mais son espace d'élargissement apparaît fortement limité.
Cette difficulté se retrouve dans les simulations de second tour. Marine Le Pen le devance de 67,5 % à 32,5 % chez Elabe et de 67 % à 33 % chez Harris Interactive. Le refus du duel atteint 29 % chez Elabe et 34 % chez Harris.
Son problème stratégique n'est donc pas seulement de convaincre davantage d'électeurs de gauche. Il doit réduire une hostilité qui dépasse largement les frontières de la droite et touche également une partie des électorats social-démocrate et centriste.
Éric Zemmour : une capacité de coalition extrêmement limitée
Éric Zemmour enregistre la fermeture électorale la plus élevée parmi les principales personnalités nationales testées : 75 %, pour un potentiel positif de 12 %.
Cette combinaison traduit un plafond particulièrement bas. Même s'il conserve un électorat idéologiquement motivé, sa capacité à attirer des électeurs extérieurs à son socle apparaît très limitée.
Dans un scrutin à deux tours, la cohérence d'un noyau électoral peut permettre de peser sur la campagne, sur les thèmes débattus ou sur le rapport de force au sein d'une famille politique. Elle ne garantit toutefois pas la capacité à constituer une coalition majoritaire.
Le contrôle par la crédibilité présidentielle
OpinionWay mesure une dimension différente en demandant aux électeurs si chaque personnalité ferait un bon président ou une bonne présidente.
Sur cet indicateur, Marine Le Pen obtient 37 % d'opinions positives, devant Édouard Philippe à 34 %, Gabriel Attal à 28 %, Bruno Retailleau à 26 %, François Hollande à 21 %, Raphaël Glucksmann à 19 %, Jean-Luc Mélenchon à 17 % et Éric Zemmour à 14 %.
Il ne s'agit pas d'un taux de rejet électoral direct. Un électeur peut penser qu'une personnalité possède certaines qualités présidentielles sans pour autant souhaiter voter pour elle. Mais cette hiérarchie confirme plusieurs éléments de l'enquête Harris :
- Marine Le Pen dispose désormais d'une crédibilité présidentielle plus importante que son seul électorat traditionnel ;
- Édouard Philippe reste son concurrent le plus crédible dans une logique de second tour ;
- Gabriel Attal et Bruno Retailleau occupent une position intermédiaire ;
- Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour souffrent d'un déficit particulièrement important de crédibilité transpartisane.
Un taux de rejet supérieur à 40 % n'est pas une impossibilité mathématique
Il est parfois affirmé qu'un taux de rejet supérieur à 40 % rendrait pratiquement impossible la victoire d'un candidat. Cette affirmation doit être nuancée.
Un niveau de rejet élevé constitue évidemment une alerte stratégique. Plus il augmente, plus le candidat doit convaincre des électeurs qui lui sont idéologiquement ou affectivement hostiles. Mais 40 % ne représente pas une frontière scientifique universelle.
Dans un scrutin présidentiel majoritaire à deux tours, seuls les deux candidats arrivés en tête accèdent au second tour et le vainqueur est déterminé parmi les suffrages exprimés. Un candidat rejeté par 40 % des électeurs conserve donc, théoriquement, un espace potentiel de 60 %. Son résultat dépendra ensuite de la participation, des votes blancs et nuls, de l'identité de son adversaire et des transferts de voix entre les deux tours.
Un indicateur explicite de « refus absolu de voter » supérieur à 50 % constituerait un obstacle beaucoup plus sérieux. Mais même dans ce cas, il faudrait encore tenir compte de la participation effective et de l'évolution possible des attitudes pendant la campagne.
Surtout, les notes de 0 à 3 utilisées ici ne doivent pas toutes être assimilées à un « jamais ». Elles signalent une très faible probabilité de vote au moment de l'enquête, mais certaines de ces positions peuvent évoluer.
Ce que les candidats devraient travailler
Le taux de rejet n'est pas seulement un instrument de classement. Il permet d'identifier les faiblesses stratégiques de chaque candidature.
Pour Marine Le Pen, l'enjeu est de poursuivre la réduction de son plafond électoral, en rassurant les électeurs encore hésitants sur la compétence gouvernementale, l'économie, la politique étrangère et le fonctionnement des institutions.
Pour Édouard Philippe, le défi est différent : il doit transformer son acceptabilité relative en adhésion active. Être considéré comme le candidat le moins difficile à soutenir au second tour ne suffit pas nécessairement à se qualifier pour celui-ci. Il lui faut un socle plus mobilisé et, probablement, une clarification de l'offre politique du centre.
Pour Jean-Luc Mélenchon, la priorité est de diminuer l'intensité du rejet personnel et politique dont il fait l'objet en dehors de son noyau électoral. Une qualification demeure envisageable dans un premier tour fragmenté, mais une victoire nécessite des transferts de voix qui paraissent aujourd'hui très insuffisants.
Pour Gabriel Attal, Bruno Retailleau et Raphaël Glucksmann, l'enjeu central est de renforcer simultanément leur crédibilité présidentielle, leur autonomie politique et leur capacité à agréger plusieurs électorats. Leur rejet est moins extrême que celui de Mélenchon ou de Zemmour, mais leur potentiel positif demeure trop limité pour dessiner, à ce stade, une coalition majoritaire évidente.
La bataille décisive se joue sur le plafond électoral
La principale conclusion de cette analyse est donc plus complexe que le simple classement des intentions de vote.
À ce stade, Marine Le Pen domine très largement le premier tour et l'image d'une candidate automatiquement plus rejetée que tous ses concurrents n'est pas confirmée par les données disponibles. Son niveau de fermeture électorale est comparable à celui d'Édouard Philippe, autour de 53 à 54 %, alors que Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour dépassent 70 %.
La différence essentielle réside dans le fait que Marine Le Pen associe ce rejet encore majoritaire au potentiel de soutien positif le plus élevé. Elle dispose du socle le plus solide, mais doit encore élargir son espace électoral pour sécuriser une majorité.
Édouard Philippe demeure, quant à lui, la personnalité qui réduit le plus l'écart face à elle et qui produit le moins de refus dans les simulations de second tour. Il possède une meilleure capacité de coalition, mais reste fragilisé par un socle initial plus faible et par la dispersion potentielle de l'électorat central.
Jean-Luc Mélenchon pourrait profiter de cette fragmentation pour se qualifier. Cependant, son taux de fermeture électorale et la faiblesse de ses reports de voix constituent, à ce jour, des obstacles majeurs à une victoire finale.
En définitive, une élection présidentielle ne se gagne pas uniquement en étant le premier choix du plus grand nombre au début de la campagne. Elle se gagne également en étant considéré comme un choix acceptable par suffisamment d'électeurs au moment décisif.
Une intention de vote indique qui est choisi aujourd'hui. Le taux de rejet révèle qui peut encore être choisi demain.
Sondages principalement mobilisés
- Toluna Harris Interactive pour M6 et RTL, enquête réalisée les 7 et 8 juillet 2026 auprès de 1 592 électeurs inscrits : intentions de vote, potentiel électoral et simulations de second tour.
- OpinionWay pour Les Échos et Radio Classique, enquête réalisée les 8 et 9 juillet auprès de 963 inscrits : intentions de vote et perception des qualités présidentielles.
- Elabe pour BFMTV et La Tribune Dimanche, enquête réalisée les 9 et 10 juillet auprès de 1 503 personnes, dont 1 390 inscrits : six configurations de premier tour et cinq duels de second tour.
- Verian pour L'Hémicycle, publié le 10 juillet : intentions de vote au premier tour.
- Ifop pour LCI et Le Figaro, publié le 8 juillet : hypothèses Philippe et Attal au premier tour et simulations de second tour.
